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Un des premiers souvenirs ....

mardi 7 juin 2011, par Christiane Chyderiotis

Nicolas T.

Un des premiers souvenirs que tu te rappelles, peut-être le plus lumineux, date de ce jour où tu assistas à un concert. C’était en plein air. Les notes égrenées ce jour là t’ont ému par leur pureté : elles te semblaient si bien s’accorder avec la nature environnante. Les accords faisaient vibrer ton âme ; au plus profond de ton être, dans ce jardin secret, inaccessible et sauvage, tu te sentais en harmonie avec la mélodie. Cette expérience te lia profondément à la musique, elle devint ton amie, celle qui savait si bien exprimer tes sentiments.

Ce qui t’éloigna d’elle fut la décision paternelle de te faire apprendre la musique. Il te dit que c’était pour ton bien : les musiciens sont forts en maths parait-il et ça n’est pas mal non plus pour briller en société. Il conclut : tu me remercieras plus tard. Le remercier, tu en doutas vite : le solfège te paraissait insipide, déchiffrer encore et toujours des notes te rebutait. Le comble fut ces gammes qu’il fallait jouer et rejouer. Tu finis par te sentir esclave du piano, esclave du professeur et pour finir, esclave de la société, elle qui t’imposait cet apprentissage pour te rendre conforme au plus grand nombre, comme coulé dans le même moule. Tu ne retrouvais plus ces étincelles, ces sonorités qui faisaient dans ton enfance brûler ton âme. Et tu te demandas si tu avais eu raison de croire que la musique était synonyme de liberté, puisqu’en son nom on t’enchaînait et te brisait.

Un jour pourtant tu fis une découverte. Ton doigt glissa lors d’une de ces malheureuses gammes, la sonorité qui en jaillit te fit frissonner. Tu tentas une autre note, au hasard, puis encore une autre. Ce n’était pas si mal ! Tu laissas alors tes doigts s’égarer sur les touches : cet accord sonnait plutôt bien, l’autre te semblait mal venu. Tu te pris au jeu : cette recherche musicale t’entraîna d’un bout à l’autre du clavier. Depuis tu repris goût à la musique, les exercices aidant (ils étaient quand même toujours une épreuve pour toi) tu devins plus habile dans tes improvisations, qui te réconfortaient après l’effort. Et souvent, au clair de lune tu retournais au piano faire naître au gré de tes envies de petits impromptus.

Ce dont tu te souviens aussi c’est ta répugnance pour l’écrit. A quoi bon écrire ? Parler suffit. Et lire ? Tu n’aimes pas ces histoires toutes faites où l’auteur vous mène, sans en avoir l’air, par le bout du nez. Ces historiettes te déplaisent : tu préféres rêver, lire le combien plus beau livre de la nature, ou contempler un tableau. Là l’artiste est moins directif : on peut imaginer un « avant » et un « après » l’image. Le Tres de Mayo de Goya, tiens ! Tu revis à sa vue la fuite des espagnols, leur essoufflement, leurs pensées. Tu ressens la poussée d’adrénaline qu’ils durent avoir quand ils se virent piégés. Tu imagines leur rébellion une fois capturés, et puis leur désarroi, leur résignation peut-être. Ont-ils crié ? Tu ne le sais pas. Mais combien tu t’identifies à eux, par la seule lecture du tableau, sensations qu’aucun livre ne pourrait t’offrir car tu te sens prisonnier des mots et de leur auteur, presque manipulé.

C’est pourquoi tu refusas longtemps de lire. Des instituteurs, tes frères, tes parents t’y avaient encouragé, fortement poussé même. Cela ne fit qu’accentuer ton opposition. Pourquoi faire comme tout le monde ?, pensais-tu. Le pire à tes yeux était ces lectures imposées, tu les lisais à la dernière minute, du bout des lèvres, sans en tirer le moindre plaisir.

Tu pris cependant plaisir à lire des livres techniques purement informatifs, ceux qu’on ne t’imposait pas. Combien tu aimes apprendre loin des sentiers tracés. Point de compte-rendu à faire, tu es tellement plus libre ! Et c’est ce qui te passionna : lire, pour ta culture personnelle non pas des fictions, mais des descriptions d’outils, de méthodes, de découvertes, choses bien réelles que tu pourras un jour ou l’autre utiliser dans ta vie quotidienne. Peut-être que la contrainte avait été bénéfique après tout : tu te mis à lire de ton propre chef mais tu n’es pas encore parvenu (et tu doutes d’y arriver un jour) à te plonger volontairement dans ces fictions qu’on t’a tant vantées.

Messages

  • merci à Nicolas pour cette analyse des plaisirs et des peines qu’apporte l’apprentissage. Vous avez bien vu qu’il y a à la fois des avantages et des inconvénients à apprendre et votre texte se présente comme un petit récit d’apprentissage. Je vois que vous utilisez le passé simple, ce qui vous permet de regarder votre propre histoire avec une certaine distance. Et avec le "tu", cela augmente encore l’effet de distanciation. Sans ce travail de mise en forme et de mise à distance, il serait sans doute très difficile d’écrire sur soi.

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