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Un saut dans l’inconnu.
samedi 25 février 2012, par
Les remarques de la classe ont été recueillies en "p’tits groupes". Cette activité a permis de lancer une vague d’élèves dans la lecture du récit. Voici le fruit de leur réflexion.
"Nous trouvons que ça fait bizarre de voir qu’un écrivain emploie ce terme et insiste bien dessus mais on croit comprendre que ça a de l’importance dans l’histoire. Le terme représente des adolescents et nous sommes des adolescents. On ne comprend pas encore pourquoi il est employé mais on suppose que les ados de l’histoire sont vus comme des « p’tits cons », on dit souvent que c’est l’âge de la bêtise... Y aurait- il un rapport ?...Le terme est pour le moment ambigu car on ne sait pas encore le contexte. Dès que l’histoire aura avancé, nous pensons qu’il n’y aura plus aucune ambiguïté.
Pour nous, cette expression p’tits cons est a la fois une insulte méchante et affective, ça dépend dans quel contexte elle est dite. ça peut être affectueux pour dire qu’ils s’amusent bien. Mais aussi méchant pour dire qu’il ne sert à rien de sauter dans le vide : c’est alors une insulte envers les adolescents. Nous ne nous sentons pas concernés par cette phrase car notre vie ne correspond pas à cette phrase.
Oui, nous croyons que cette expression convient bien à votre style. Cela donne une impression d’écriture rebelle donc ça correspond bien au contexte. L’expression "P’tits cons" inscrit l’écriture du livre dans son style car c’est une expression familière. L’emploi d’un mot « grossier » dans un roman nous prépare à un texte destiné aux jeunes, un style d’écriture utilisant des mots familiers, voire argotiques. Cela pourrait être une raison pour nous donner envie de lire le roman."
Juliette Wildène Kamilia Naomi Kilian Yasmin Adrien
"Nous ne voyons pas d’ambiguïté dans cette expression "p’tit con" car pour nous ce n’est pas une grande insulte méchante, plutôt une marque d’affection. On surnomme ces adolescents "P’tits cons" alors qu’ils veulent seulement découvrir autre chose que l’environnement familial : sortir plus avec leurs amis, se rebeller contre leurs parents, être plus matures, plus indépendants...
Nous pensons que le mot p’tit con est un mot qui n’est pas censé être méchant mais plutôt une façon de les designer parce qu’ils sont jeunes et qu’ils sont dans leurs « crise » d’adolescence. Cette phrase nous fait exactement penser aux adolescents de notre époque car il est vrai que l’on se dispute un peu plus avec nos parents, qu’on a moins envie de passer du temps ensemble. On détourne la joue du baiser maternel parce que c’est un peu notre période de "rébellion" et donc on apprécie moins le fait d’avoir la présence constante d’un parent "sur le dos", d’être sous leur autorité, car on veut sa liberté. Avec le temps on ne montre plus de respect envers la bouche qui nous nourrit, on est insolent. Cracher dans la soupe veut plutôt dire renier, dénigrer ce que l’on nous donne (l’éducation par exemple).
On sort beaucoup plus souvent qu’en étant enfant, c’est pour ça que Maylis de Kerangal évoque la fugue. On se sauve de chez soi (en rapport avec l’autorité de l’armée, le fait de déserter). L’adolescence est un âge de conquêtes parce qu’on y découvre des choses, on part plus vers l’inconnu..., c’est l’âge où on va conquérir une fille, un garçon.
L’expression "ptits cons" représente l’ adolescence des personnages et l’ adolescence en général car "on" n’est tous le "ptit con" de quelqu’un.Dans ce livre les "ptits cons" est plus une expression affectueuse qu’une insulte, comme quand les adolescents se parlent entre eux.
Après, d’autres personnes peuvent voir cette expression d’une autre manière... Ainsi, nous pensons que peut-être, quand le narrateur dit les p’tits cons, il les insulte vraiment.
Cette expression "p’tit con" rentre tout à fait dans le cadre de son livre car son style d’écriture est un peu vulgaire sans être trop choquant, tout comme cette expression. L’expression symbolise le style d’écriture de Maylis de Kerangal car elle écrit avec une nouvelle forme d’écriture, une écriture plus de notre époque, avec des mots grossiers. Elle emploie l’expression "p’tit con" car elle écrit des livres sur la réalité, sur la vie réelle."
Léa M. Léa P. Laurine Amandine R Antoine Quentin Fares Mohamed Yannis Amandine.S Mélody Soumya
Est-ce qu’un paysage peut donner une image de l’adolescence ?
"Un paysage ne peut pas donner une image de l’adolescence, mais peut-être un souvenir. Ça nous évoque les vacances,avec le soleil de l’été, la corniche le long de la mer comme le lieu où se rassemblent certaines bandes d’adolescents. La Corniche peut aussi évoquer la frontière entre les adolescents et les autres personnes, les adultes (au niveau de la mentalité). Leurs actes dépassent parfois ce qui leur était autorisé, pour dépasser les limites.
Un paysage peut donner une certaine image de l’adolescence selon le décor, l’endroit. Pour qu’un paysage soit une métaphore, il faudrait voir avec quel adolescent l’associé."
Yasmin Léa M. Léa P. Laurine
"Oui un paysage peut donner une image de l’adolescence car les notions « de rivage, de bordure, de lisière, de frontière, de limite, de seuil » sont des notions qui veulent être brisées par les adolescents. La notion de « limite » peut évoquer les limites que les parents fixent à leurs enfants ; la notion de « seuil » peut vouloir dire le seuil de la maison car les adolescents sortent de plus en plus dehors, mais cela peut signifier que les jeunes cherchent à dépasser les limites de la gravité pour voir jusqu’où ils peuvent aller ; la notion de « rivage » pourrait définir la métaphore de nouveaux horizons, de l’inconnu que l’adolescent veut découvrir.
Une corniche en bord de mer … ça nous fait penser à la chaleur de l’été, les vacances, les nouvelles rencontres amicales…
Ce paysage représente très bien l’adolescence car la chaleur, le soleil et la corniche c’est comme la jeunesse. C’est un paysage qui nous donne envie d’aller nager, de bouger et de s’éclater. Ce lieu évoque la liberté … comme les jeunes personnages qui sont des personnes énergiques qui cherchent la liberté."
Oualid Kamilia Amandine R.
"La "corniche" nous fait penser à une falaise au bord de la mer d’où l’on peut sauter. Le mot "limite" nous laisse penser qu’ils cherchent à repousser leurs limites ou à les trouver. En sautant, ils cherchent de l’adrénaline, ce que tous les adolescents recherchent à cet âge.
Une corniche le long de la mer, ce sont des regroupements de jeunes ados qui s’installent le long de cette corniche pour y rester toute la journée jusque tard le soir. Un paysage peut donner une image des jeunes car on veut à tout prix sortir et ne pas rester chez soi, mais rester avec ses amis.
La corniche, toute seule au bord de la mer peut laisser imaginer une liberté, la liberté de l’adolescence. Cela pourrait être une métaphore pour désigner les adolescents de notre époque, allongés au soleil, paresseux, ne bougeant pas d’un pouce, tout comme la corniche."
Quentin Naomi Juliette Wildène Antoine Fares
Messages
1. Un saut dans l’inconnu., 1er mars 2012, 20:23, par Maylis De Kerangal
Bonjour,
Merci de ces réflexions, de ces textes. Ce qui est intéressant ici est l’aspect nuancé de ce que vous écrivez, de l’attention que vous portez à ce roman.
Sur la citation
Et par exemple, je trouve que la reflexion du premier groupe, Juliette Wildène Kamilia Naomi Kilian Yasmin Adrien, est très juste. Vous avez bien vu l’ambiguïté de l’expression "p’tis cons", c’est à dire le sens différent qu’elle prend selon qui l’emploie. Les habitants des immeubles au-dessus de la corniche peuvent par exemple l’employer avec agressivité en entendant arriver ceux de la bande, ou les insulter ainsi en s’irritant de les voir ne rien faire et "glander" là toute la journée. Mais le narrateur lui donne aussi une forme plus tendre en décrivant par ailleurs ces adolescents comme des représentants de la jeunesse, comme des princes. D’emblée, il prend leur parti, il est de leur côté.
Le fait que se soit une expression familière, voire grossière, est aussi un parti pris, littéraire celui-là. Ce que je veux montrer que la langue n’est pas une matière pure, mais au contraire une matière plus riche et plus vivante, plus hétérogène aussi c’est-à-dire mêlant des registres différents. Il ne s’agit pas de privilégier la grossièreté, ou d’aller vers la facilité pour "séduire" de jeunes lecteurs, mais de faire feu de tous bois : dans ce roman vous trouverez aussi bien des mots d’argot, des insultes, que des mots précieux, rares, des expressions lyriques, poétiques. Cela vous semble "bizarre" qu’un écrivain emploie des expressions grossières mais ce qui me semblerait bizarre ce serait au contraire une écriture vidée de tous ces mots incorrects, considérés comme indignes de la littérature, une écriture qui ressemblerait alors à la page d’un magazine de papier glacé, ou à une porte de frigo.
Léa M. Léa P. Laurine Amandine R Antoine Quentin Fares Mohamed Yannis Amandine.S, Mélody, Soumya,
Selon une partie du groupe, l’expression "p tits cons" n’est pas ambigue, vous y voyez d’emblée un sens positif, vous sentez illico le "ton" de la narration. tandis qu’une autre partie pense encore que lorsqu’il s’agit d’un adulte, l’expression est une insulte ; en revanche tous écrivez que cette expression est représentative le style du livre, qu’elle le "symbolise" parce que j’écris des livres sur la vie réelle et cette remarque me plait : si je vous ai donné cette phrase comme signe, c’est bien pour attirer votre attention sur l’écriture du livre qui traverse des registres de langues très différents : le registre oral, par exemple dans "p’tits" , ici écrit comme il est prononcé, sifflé, éructé par les gens de la Corniche ; et "cons" qui est issu d’un registre familier. J’ai déjà parlé de l’utilisation des insultes et des grossièretés, je veux dire maintenant quelque chose de l’oralité. Elle est présente pour faire entendre les mots comme ils sont dits, elle donne le ton et elle dispense l’écriture d’être un beau voile posé sur le réel, elle ne le recouvre pas, elle ne l’arrange pas, mais elle tente de le dire telle qu’il est, de le capter, de le saisir : il s’agit ici au contraire de saisir la vie, la vie comme elle est, la vie comme elle s’entend, ses bruits, ses sons. L’oralité donne de la voix au texte.
Est-ce qu’un paysage peut donner une image de l’adolescence ?
Yasmin, Léa M., Léa P., Laurine : vous répondez non à cette question. Selon vous, un paysage ne peut être qu’une évocation, un souvenir. Ou bien une frontière entre les adolescents et les adultes et, je trouve que cette observation-là est juste. Pourquoi ? Parce que la corniche trace une ligne. Vue du ciel, elle est une trace linéaire. Elle pose donc immédiatement l’idée d’une partition de l’espace, d’un découpage, qu’il existe deux mondes. Et c’est pourquoi, cette ligne devient une frontière. Ici c’est une frontière entre deux âges de la vie mais aussi entre deux espaces (la ville et la mer).
Oualid, Kamilia, et Amandine R. ont parfaitement vue ce symbole de frontière, de limite : une corniche est une ligne. Elle fonctionne comme une limite : elle clôture et en même temps elle ouvre tout l’espace. Cette limite fixe ainsi un ou plusieurs interdits, à ne pas dépasser, exactement comme vous l’écrivez. Quand je vous propose le terme de seuil c’est pour indiquer que l’adolescence est un seuil, une ligne de passage, cela donne une notion de franchissement : on franchit un seuil, on passe un seuil. Et de même, on dit aussi que l’on est "au seuil de la vie" quand on est encore jeune, quand on est un adolescent. Et finalement tout cela est encore un rivage, un lieu d’où l’on s’élance vers l’inconnu, comme vous le dites dans le titre de votre message, et un lieu qui sert de ligne de départ vers de nouveaux horizons.
Après, il y a cette idée de chaleur, de vacances qui évoquent les vacances quand on est adolescent, oui, mais c’est bien cette ligne qui m’intéresse, qui symbolise, définit un âge de la vie.
Quentin, Naomi, Juliette, Wildène, Antoine et Fares ont écrit tout cela aussi et on insisté sur une notion essentielle : la liberté. Cette liberté que l’on veut conquérir, dquand vient l’adolescence, ce désir de s’affranchir de tout ce qui entrave, de tout ce qui retient. Le désir de liberté comme un horizon devant soi, justement, un espace que l’on veut atteindre, le désir de liberté comme une sensation aussi — le vent sur le visage, le soleil sur la peau, la lumière qui éblouit : tous les éléments du dehors conjugués. C’est pourquoi le désir de liberté est tellement lié au corps.
Je suis très contente de vous rencontrer bientôt.
En ce moment, la vie est très mouvementée parce que je publie un livre intitulé Tangente vers l’Est.
Je vous en parle bientôt.
Maylis